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Enjeu global, solution individuelle : le reboisement climatique au Québec

Par Nakeyah Giroux-Works, Université Laval

Le reboisement est l’une des panacées de la lutte aux changements climatiques, particulièrement dans les efforts de compensation des gaz à effet de serre (GES) émis dans l’atmosphère. Par le biais de la photosynthèse, les arbres prélèvent du CO2 atmosphérique, absorbent le carbone et rejettent de l’oxygène dans l’air. Au Québec, il est possible de participer à des projets de reboisement voués à l’action climatique par des programmes de compensation carbonique. Ils permettent aux entreprises, aux organisations et aux individus d’inventorier les quantités d’émissions de GES[1] liées à leur mode de vie et de prendre connaissance du nombre d’arbres à planter pour compenser ces émissions, moyennant des frais.

J’ai à ce jour recensé près de 15 organisations québécoises qui mènent des projets de compensation carbonique par le reboisement et la conservation forestière. Des initiatives reboisent en zone tropicale pour s’adresser à l’enjeu de la déforestation, tandis que d’autres concentrent leurs activités dans les régions du Québec pour « capter » localement les avantages du reboisement. Certaines combinent ces deux propositions, offrant à leurs clients une plus grande gamme de projets forestiers à financer. Mon étude doctorale s’intéresse aux projets dont la mise en terre des arbres se déroule au Québec. Leur examen me permet d’interroger les relations socio-environnementales qui existent entre la valorisation des marchandises de la compensation carbonique et celle de leur espace de production, dans un contexte de proximité géographique de ces deux composantes. Je vous partage ici les analyses préliminaires des données recueillies lors de mon terrain de recherche, qui est en cours depuis le printemps 2019, en portant à votre attention les régimes de valeurs (Appaduraï 1986) entourant la pratique du reboisement climatique au Québec, c’est-à-dire les éléments participant à la construction sociale de sa désirabilité.

Les organisations à la barre des projets de reboisement climatique sont de nature variée. Elles incluent notamment une institution universitaire, une société en commandite, une coopérative forestière et de solidarité, un organisme à but non lucratif et de bienfaisance. Elles ne sont pas réglementées par le Système de plafonnement et d’échange de droits d’émission (SPEDE) du gouvernement du Québec, essentiellement parce qu’elles visent de plus petits pollueurs et reposent sur une action volontaire de leur part.  Chaque initiative fixe son prix de la tonne éq. CO2 en regard de celui du marché SPEDE — 15,31 $ pour l’année 2019 — et de la valeur ajoutée de ses projets. Une initiative peut par exemple se distinguer en utilisant ses projets de reboisement pour l’avancement de la recherche universitaire sur le rôle de la forêt dans la lutte aux changements climatiques.

Le crédit de carbone et l’arbre à planter sont les deux marchandises échangées sur les marchés volontaires du carbone forestier au Québec. Un crédit de carbone correspond à une tonne d’éq. CO2 dont la séquestration est assurée par des activités de reboisement, de conservation forestière ou d’allongement des cycles de récoltes. Vendus en groupes, ils deviennent des capitaux verts proposés à l’investissement dans des marchés de gré à gré ou organisés (exemple : Chicago Climate Exchange). Les initiatives qui se sont lancées dans cette avenue font affaire avec des courtiers et des agences d’accréditation internationale qui valident la qualité et l’authenticité des crédits de carbone. Pour la plupart des initiatives rencontrées, c’est plutôt un arbre à planter qui est le produit à vendre, à un coût variant entre 3 et 8 $. La séquestration du carbone aura lieu dans le futur grâce à la préservation des arbres plantés, avant qu’ils ne deviennent des sources de carbone. Toutes les initiatives travaillent avec des tierces parties indépendantes spécialisées en quantification et en évaluation environnementale, qui se soumettent à des normes et des protocoles reconnus.

Ce qui rend le modus operandi des programmes de reboisement climatique attrayant, c’est leur façon d’associer des comportements jugés problématiques — surtout ceux liés aux modes de transport — à des émissions de GES, et de les évaluer monétairement et symboliquement (Lippert 2017). La quantification d’activités quotidiennes par la métrique du carbone et la matérialité de l’arbre construisent des « vérités » observables et personnalisées sur des actions à poser ou à éviter. Plusieurs initiatives ont développé des plateformes web qui simplifient les calculs de mise en équivalence et facilitent l’achat de la compensation carbonique. La remise d’un certificat confirmant le financement d’un projet forestier est aussi une technique fréquemment utilisée pour communiquer les responsabilités environnementales des acteurs qui compensent. Leurs actions y sont définies par des informations relatives aux tonnes d’éq. CO2 séquestrées, au nombre d’arbres à planter achetés et leur localisation.

Les initiatives rencontrées ont en commun de vouloir agir localement sur l’environnement et pour les communautés. Les espaces reboisés au Québec sont situés un peu partout sur le territoire : des dénudés secs de la zone boréale aux terres en friche d’agriculteurs de la région de l’Estrie, en passant par des cours d’école au Bas-Saint-Laurent. Les projets sont pour la plupart réalisés dans des espaces environnementaux dégradés et s’inscrivent dans une démarche de protection forestière, en garantissant que les arbres seront protégés de toutes interventions humaines pour une période de 50, 60, voire 70 ans. Le reboisement de terres en friche permet par exemple d’aider des agriculteurs à diversifier leur source de revenus. Les arbres seront coupés une fois leur maturité atteinte et permettront de prolonger le cycle de vie du carbone dans les produits du bois (Cecobois nd). Les activités de reboisement peuvent aussi se transformer en grands rassemblements de citoyens bénévoles. Ces événements sont des opportunités de socialisation, en plus d’être des occasions de sensibiliser les gens sur l’utilité socio-écologique des arbres dans les espaces de vie. D’une perspective financière, « c’est un atout marketing de créer des capitaux québécois destinés à l’action environnementale responsable d’ici », souligne l’initiateur d’un projet forestier de crédits de carbone.

En bref, la pratique du reboisement s’avère un outil de communication efficace du « coût écologique » de l’accumulation des émissions de GES dans l’atmosphère. Le fait que la compensation soit attachée à des espaces et des contextes d’existence précis participe à la construction de la validité sociale de cette action environnementale. Bien d’autres composantes restent à être analysées en lien avec les régimes de valeurs (les contextes fonciers, les discours des propriétaires des terres boisées, etc.). Ce texte visait avant tout à poser les prémisses d’un travail d’analyse en construction.

Sources

Appaduraï A., 1986, “Commodities and the Politics of Value”: 3–63, in A. Appaduraï (dir.), The Social Life of Things: commodities in cultural perspective. Cambridge, Cambridge University Press.

Cecobois, nd, Le bois et le cycle de vie du carbone, Consulté sur Internet (https://cecobois.com/bois-et-cycle-de-vie-du-carbone), en septembre 2019.

Lippert I., 2017, « Corporate carbon footprinting as techno-political practice » : 37–59, in S. Paladino et S. J. Fiske (dir.), The Carbon Fix: Forest Carbon, Social Justice, and Environmental Governance. Walnut Creek, Left Coast Press.


[1] Ces quantités sont évaluées en tonne d’équivalent de CO2 (éq. CO2).

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